Analyses

Qui veut encore aller au Brunei?

Par Gilbert Roels (senior reporter)

La décision la semaine dernière du sultan Hassanal Bolkiah de Brunei, qui vise à appliquer la sharia, la loi islamique, a causé un tollé général de par le monde. En 2011, le sultan qui dirige ce mini-Etat de 440.000 habitants d’une main de fer depuis des décennies avait déjà témoigné de son intention d’instaurer la sharia comme loi pénale dans son pays. Le sultan et sa famille sont très controversés, car ils mènent une vie décadente. Avec une résidence plus grande que le Vatican, plus de 7.000 voitures de luxe (dont de nombreuses Rolls-Royce et voitures de F1) et neuf avions. Le 1er mai 2014, le sultan a donc décrété l’application de la sharia. L’opinion internationale était alors restée relativement calme, car il s’agissait plus d’une décision de principe, qui n’était pas d’application pour les étrangers. Cette situation a changé la semaine dernière, lorsque cette législation est devenue effective.

Punir

Un bref résumé: la peine de mort par la lapidation en cas de relations homosexuelles, les lesbiennes risquent dix ans de prison ferme et quarante coups de bâtons, l’amputation d’une main en cas de vol, et d’un pied ou d’une jambe en cas de récidive. Le blasphème et l’adultère peuvent également mener à la peine de mort, tandis que celui qui boit un verre de vin s’expose à de lourds châtiments corporels. La sharia n’est toutefois pas d’application pour la famille du sultan. Ce qui est logique selon les experts du sultanat, car c’est la famille elle-même qui est connue comme débridée, et qui serait donc la première impactée par ces lois. Le frère du sultan possède par exemple un yacht baptisé Tits (seins) et deux hors-bords nommés Nipple 1 et 2 (téton).

Tollé mondial

Presque instantanément après l’annonce du sultan, un vent de protestation s’est levé à l’échelle mondiale. Des grands noms comme Elton John, l’acteur et régisseur George Clooney, l’actrice-présentatrice Ellen DeGeneres et l’ancienne championne de tennis Billie Jean King ont exprimé leur révolte et appellent au boycott et à l’action. Le chancelier autrichien Sebastian Kurz estime que l’introduction de la peine de mort pour les relations homosexuelles est ignoble, inhumaine et exige que cette décision soit révoquée. L’ancien vice-président américain Joe Biden considère la lapidation pour homosexualité ou adultère immorale. Il n’existe aucune excuse pour cette haine et cette inhumanité qui ne se rattache à aucune tradition ou culture. Le ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis estime que ces peines ne respectent pas les obligations internationales relatives aux Droits de l’Homme.

Selon la sénatrice australienne Penny Wong, ces nouvelles lois entrent en conflit avec la déclaration universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies. Une déclaration dont le Brunei est d’ailleurs signataire. Le ministère australien des Affaires étrangères a déjà adapté son avis sur les voyages au Brunei.

Groupe hôtelier Dorchester

Juste après l’annonce, George Clooney et ses confrères ont incité le public à ne plus séjourner dans les hôtels du groupe Dorchester. La Dorchester Collection est la propriété de groupes financiers liés au sultanat de Brunei. Le groupe compte neuf hôtels de luxe, dont le Dorchester London, le Beverly Hills et l’hôtel Bel-Air à Los Angeles, l’hôtel Le Meurice et le Plaza-Athénée à Paris, le Principe di Savoia à Milan et l’Eden à Rome. Les hôtels Dorchester sont en difficultés depuis quelques années déjà et ont dû revoir leurs tarifs (élevés) à la baisse. Le boycott auquel Clooney et compagnie ont fait appel pourrait signer l’arrêt de mort du groupe. Des entreprises comme Deutsche Bank, Knight Frank, et le Financial Times ont par exemple déjà annulé leurs nuitées et événements dans les hôtels du groupe. Des organisations comme Make-A-Wish et The English Ballet ont annulé leurs événements prévus au Dorchester London. La remise des prix pour la télévision britannique programmée au Dorchester de Londres sera également déplacée vers un autre lieu. Détail paradoxal, le Beverly Hills à Los Angeles offre du champagne gratuit aux jeunes couples homosexuels. Reste à savoir si le sultan est au courant. Le site australien QNews.com a également révélé que le Royal on the Park Hotel and Suites à Brisbane est également une propriété du sultan et appelle donc au boycott de l’établissement.

Les tour-opérateurs belges et l’ATF Bunei 2019

Dirk Reynaerts de Dewi Asia Tours à Anvers a été le premier tour-opérateur belge à condamner l’application de la sharia au Brunei. “La seule réaction possible face à cette loi inhumaine est de rayer le Brunei de la carte des destinations touristiques et d’arrêter d’y organiser des événements. Je me concentre ici sur l’ASEAN Tourism Forum de janvier 2020 qui se tiendra dans la capitale à Bandar Seri Begawan”, explique Dirk Reynaerts. Un autre participant fidèle de l’ATF, Antoine Noens d’Easy Travel, a également confirmé qu’il allait revoir sa participation à la conférence et au salon. L’ATF se tenait cette année à la baie d’Along, au Vietnam, et a été un succès pour les fournisseurs comme pour les acheteurs. La question est aujourd’hui de savoir ce qu’il adviendra de l’ATF Brunei. D’autres opérateurs et journalistes ont déjà annoncé qu’ils n’y participeraient pas. Pour ce qui est des fournisseurs, le groupe d’hôtels et resorts Burasari ne sera pas présent non plus. L’organisateur TTG Asia Media, basé à Singapour, a de quoi se faire du souci. A noter également l’absence complète du Brunei lors du récent salon ITB à Berlin. Les tour-opérateurs et l’office de tourisme avaient-ils vu le coup arriver? Ou est-ce que cette absence était due à l’attention et l’attitude positive de l’ITB par rapport aux voyages LGTBQ? Quoi qu’il en soit, de nombreuses agences, dont STA Travel en Suisse, ont déjà supprimé Royal Brunei Airlines de leur offre.

Réaction officielle

Le sultanat de Brunei n’a pas encore réagi officiellement aux protestations. Le sultan a toutefois déclaré que le Brunei est un royaume indépendant, qu’il a le droit d’instaurer les lois qu’il veut et que personne n’a à s’en mêler. Le comité de l’ASEAN à Bruxelles organisait le 4 avril la première édition de l’ASEAN Trade and Investment Forum à l’hôtel Tangla à Woluwe, rassemblant les ambassadeurs des dix pays de l’ASEAN. Travel Magazine a par la suite demandé une réaction de la part de l’ambassadeur du Brunei Abu Sufian Haji Ali, une requête restée sans réponse jusqu’à présent.

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