Analyses, Croisières

Les villes jettent l’opprobre sur les croisières

Les destinations touristiques phares sont confrontées à du surtourisme, et les croisières sont pointées du doigt comme étant le principal coupable. C’est ainsi. Venise et Dubrovnik veulent limiter les croisières. Un peu plus tôt cette année, Amsterdam a instauré une taxe croisière et Bruges envisage à présent de lui emboîter le pas. Les médias en mal de sensations se font un plaisir de jeter de l’huile sur le feu. Ils ignorent cependant bien souvent d’où vient le vent et ne prennent pas la peine de s’informer auprès de l’industrie croisiériste.

Par Patrick Parez, cruise editor Travel Magazine

Venise accueille chaque année plus de 30 millions de touristes. Un million et demi sont des passagers de croisière. La moitié d’entre eux entame ou termine sa croisière dans la Cité des Doges sans y séjourner. Cela signifie qu’ils se rendent directement de l’aéroport au terminal de croisière et inversement. Seuls près de 750.000 passagers de croisière visitent ou séjournent effectivement à Venise, en somme. Nous pouvons comprendre que certains Vénitiens et autres associations environnementales préféreraient que les grands bateaux-resorts ne traversent pas le canal de la Giudecca. Toutefois, avec une part de 2,5%, il est difficile de rendre l’industrie croisiériste responsable du surtourisme.

Nous pouvons appliquer ce même raisonnement aux ports de Barcelone, d’Amsterdam ou de Bruges. A Barcelone, les opposants et les activistes semblent ne même pas prendre la peine de parcourir les enquêtes touristiques. Dans un document récent, il est indiqué que les habitants de Barcelone, qui en ont assez du tourisme, visent principalement les Airbnb et les nuisances nocturnes. Comment peut-on en rendre responsables les bateaux de croisière? A Dubrovnik aussi, les passagers de croisière composent une minorité de visiteurs. Là, les autorités communales sont parvenues à instaurer un dialogue avec le secteur pour mieux étaler l’arrivée des bateaux. Cet étalement n’est toutefois pas possible pour les autres afflux de touristes. Devra-t-on également mettre un frein au nombre d’avions autorisés à atterrir par heure ou placer des barrières sur les routes une fois le quota de visiteurs atteint?

3 à 4%

L’an dernier, Bruges a accueilli 8,4 millions de visiteurs, dont 380.000 croisiéristes. Un petit 300.000 a effectivement visité Bruges. Quelques-uns des passagers sont en effet restés à bord, ont visité la côte ou ont rejoint Ypres, Gand ou Bruxelles. Bref, dans la Venise du Nord, les passagers de croisière représentent à peine 3 à 4% des visiteurs. C’est pourtant ce groupe qui est une nouvelle fois pointé du doigt en matière de tourisme de masse.

Les villes ne trouvent dès lors rien de mieux à faire que de taxer les croisières. Au début de l’année, Amsterdam a introduit une taxe de huit euros par passager et par repas. Suite à ça, de nombreux bateaux ont migré vers Rotterdam ou IJmuiden. Cette taxe n’a par conséquent généré que peu de recettes, les classes moyennes perdant au passage un important chiffre d’affaires. La question demeure dès lors de savoir pourquoi les passagers de croisière doivent être taxés et pas les autres touristes. Les autres visiteurs d’un jour seraient-ils de plus grands consommateurs? Les passagers des compagnies à bas coût sont-ils économiquement plus attractifs que les passagers de croisière? Qui plus est, de nombreux croisiéristes se rendent en car d’IJmuiden à Amsterdam, ne faisant ainsi qu’augmenter l’engorgement des routes.

Bruges envisage de suivre cette même voie et d’instaurer une telle taxe, même si son montant n’a pas encore été déterminé. Selon certaines sources, d’aucuns songent à un euro par passager. Toerisme Brugge se plaint principalement du fait que les touristes de croisière ne visitent la ville que durant quelques heures et se restaurent à bord du bateau. De ce fait, ils ne dépensent qu’un minimum et contribuent ainsi en grande partie à l’appauvrissement de l’offre touristique ou à la monoculture touristique grandissante (chocolat, bière, gaufres…). C’est pourquoi Bruges ne souhaite plus investir que dans le tourisme résidentiel et principalement dans le tourisme de congrès.

Note de vision pour le tourisme

Dans sa note de vision sur le tourisme, la ville souligne que des accords doivent être passés avec le secteur. Bruges souhaite moins de touristes de croisière aux moments d’affluence et durant les week-ends chargés. Il serait même préférable que les bateaux de croisière fassent escale à Zeebrugge au cours du premier trimestre de l’année. Manifestement, la ville oublie que les bateaux de croisière voguent dans les Caraïbes, en Amérique du Sud, au Moyen-Orient ou en Asie durant la saison hivernale. Généralement, les bateaux mouillent dans les eaux d’Europe du Nord de mai à septembre. Les compagnies croisiéristes définissent leurs schémas de navigation en fonction des régions visitées et des distances entre les ports. Pas d’amarrage le week-end signifie que Zeebrugge sera exclu de plusieurs schémas de navigation et que les bateaux mouilleront dans d’autres ports autour de la Manche.

En outre, on est en droit de se demander si les autorités communales discutent avec les commerçants locaux qui voient leur chiffre d’affaires grimper en flèche les jours où les bateaux de croisière jettent l’ancre ou avec les bateliers sur les canaux qui enregistrent des journées record. La ville ne ferait-elle pas mieux de participer à des foires spécialisées dans les croisières pour tenter d’intégrer Bruges en tant que port d’embarquement (partiel) ou comme port de transit avec nuitée? Le politique pourrait ainsi donner une impulsion supplémentaire aux classes moyennes. Actuellement, ce sont les autorités portuaires plutôt que communales qui prennent part à de tels salons. Mieux encore, lorsque Cruise Europe a rassemblé plus de 100 ports à Zeebrugge, la ville s’est contentée de ne se plier qu’à quelques obligations protocolaires.

D’autres instances publiques devraient elles aussi revoir leur copie avant d’y aller de leurs déclarations ronflantes. Le grand manitou de Toerisme Vlaanderen évoquait récemment les ‘navires gigantesques construits en Chine’. Actuellement, la Chine n’a sorti de ses chantiers qu’un seul navire de croisière d’une capacité d’à peine 200 passagers. Gigantisme, vous avez dit gigantisme? Les seuls navires de croisière qui sortiront des chantiers au cours des prochaines années sont construits pour Carnival, une nouvelle marque chinoise à venir se consacrant aux croisières en Asie. Toerisme Vlaanderen n’a donc rien à craindre. Ces navires ne risquent pas d’entraîner un tourisme de masse dans les villes d’art flamandes. Si, à en croire Toerisme Vlaanderen, les navires de croisière n’offrent que peu de valeur ajoutée, pourquoi les ports et les offices de tourisme du monde entier ont-ils pris part il y a deux semaines au salon croisiériste Seatrade à Hambourg? Le porte-parole flamand a reçu des volées de bois vert pour ces propos, tant de la part de Bruges, d’Anvers que de Blankenberge.

C’est bien beau de plaider en faveur d’une concertation, encore faudrait-il fournir plus d’efforts pour s’informer de ce qui se passe dans l’industrie touristique. En raison de l’incertitude autour du Brexit, aux nouvelles lois environnementales en Norvège et au réagencement des schémas de navigation par plusieurs armateurs, le nombre de navires de croisière mouillant à Zeebrugge sera moins élevé en 2020. Cependant, avec plus de 120 navires en construction ou en commande, le secteur se développera encore sensiblement ces prochaines années et cette formule de vacances deviendra de plus en plus un produit mainstream. Bruges ne peut rien y faire.

La Cruise Lines International Association aussi est consciente du problème de perception et souhaite organiser dans un avenir proche des visites de navires pour les acteurs locaux. Il est peut-être aussi temps qu’une étude indépendante cartographiant l’importance économique du tourisme croisiériste pour la région de Bruges soit organisée. Mesurer, c’est savoir, et le savoir est l’ennemi de la perception.

© Port of Zeebrugge

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