Analyses

Interview: Esayas Woldemariam Hailu (CCO Ethiopian Airlines)

“Nos vols à destination de Bruxelles attirent encore chaque jour de nouveaux passagers”

Par Luk De Wilde, aviation reporter Travel Magazine

Cette dernière décennie, Ethiopian Airlines (ET) est devenue un géant dans l’aviation africaine. Avec 16.000 collaborateurs, une flotte moderne de 120 appareils et un réseau mondial, la compagnie se propulse vers des niveaux de plus en plus élevés. Le mérite revient en bonne partie au ceo Tewolde GebreMariam, actif au sein de la compagnie depuis 35 ans déjà et ceo d’Ethiopian depuis 2011. Son bras droit, Esayas Wordemariam Hailu, chief commercial officer, est du même tonneau: un état de service tout aussi long au sein d’Ethiopian et une passion sans précédent pour le client, le voyageur. Travel Magazine s’est entretenu avec le cco Esayas Woldmariam Hailu au siège d’ET à Addis Abeba. 

Boeing 737 MAX

2019 fut une année difficile pour tout le monde après l’accident en mars de l’ET302, avec la perte de 157 passagers et hommes d’équipage. En raison du crash du Boeing 737 MAX, tous les appareils de ce type sont pour l’instant cloués au sol au niveau mondial. Pas étonnant que cet accident ait laissé des traces et que le sujet soit aujourd’hui encore particulièrement sensible lorsqu’il est évoqué. D’une voix douce, Esayas reprend les termes de son grand patron Tewolde GebreMariam. “Nous ne serons pas les premiers à voler à nouveau avec cet appareil, plutôt les derniers. Nous devons être convaincus que cet appareil est (à nouveau) sûr à 110%. Nous devons également pouvoir convaincre nos pilotes et nos clients qu’il est à nouveau sûr de voler à bord du MAX”.

M. Hailu souligne qu’en dépit du crash, la relation avec l’avionneur Boeing est restée bonne. “Ils ont reconnu le problème et collaborent avec nous pour atténuer les souffrances des familles des victimes. Nous sommes actuellement en pourparlers avec eux pour construire une stèle commémorative sur le site de la catastrophe.

“L’accident est une page noire de notre histoire, forte de presque 75 années”, poursuit-il. “Cette dernière décennie, Ethiopian a quintuplé de volume. L’accident a occasionné un choc retentissant. Cela dit, aucune compagnie aérienne n’est à l’abri. Dommage que cela se soit produit chez nous”.

Progression la plus rapide en Afrique

ET, propriété à 100% du gouvernement éthiopien, a su se distinguer ces dernières années en Afrique sur différents plans.

Esayas Woldemariam Hailu (EWH ): “Nous sommes membres de Star Alliance depuis 2011. En tant que plus grande compagnie aérienne d’Afrique, nous desservons 125 destinations sur quatre continents. Sans compter les 62 villes africaines faisant également partie de notre réseau. Nous nous appuyons constamment sur le potentiel du continent et faisons cela en collaboration avec d’autres pays d’Afrique pour ainsi développer de plus belle la connectivité intra-africaine bien nécessaire”.

“Au départ de Bruxelles, nous volons directement à destination d’Addis Abeba et de là, desservons les quatre coins de l’Afrique, notamment la Tanzanie, le Kenya, l’Afrique du Sud, la Namibie, etc. Notre vol part chaque jour à 21h30 de Bruxelles et arrive le lendemain matin à 6h30 heure locale au Bole International Airport. Le vol de retour au départ de l’Ethiopie décolle chaque jour à 00h45 avec arrivée à 6h15 à Brussels Airport”.

Star Alliance

Esayas Woldemariam Hailu (CCO Ethiopian Airlines)

TM: Brussels Airlines est votre partenaire au sein de Star Alliance. Pourtant, vous n’avez pas de partage de codes sur ces vols avec SN?

EWH: “C’est vrai. Grâce à notre réseau particulièrement étendu dans le monde (e.a. Sao Paulo, Buenos Aires, Chicago, Toronto, Tokyo, Seoul, Kuala Lumpur, Beijing, Mumbai), la collaboration ne nous fournirait pas une importante plus-value. En Europe, outre Bruxelles, nous desservons aussi Oslo, Stockholm, Marseille, Paris, Milan, Rome, Athènes, Madrid et prochainement Amsterdam. Lufthansa, propriétaire de Brussels Airlines, estime sans doute aussi qu’une collaboration n’apporterait pas beaucoup de valeur ajoutée”.

TM: Quelle est l’importance du marché belge pour ET?
EWH: “Il existe de nombreuses entreprises belges et européennes en Afrique. Tout comme des ambassades, des consulats et des communautés belges. A l’inverse, il existe également une importante communauté africaine à Bruxelles. La demande pour des voyages en avion entre la capitale de l’Europe et l’Afrique augmente d’année en année. Les vols vers BRU enregistrent de nouveaux passagers chaque jour. Donc oui, la marge de progression existe encore et nous y travaillons sans relâche”.

TM: ET compte déjà de nombreuses destinations en Europe. D’autres feront-elles leur apparition?
EW: “Assurément. Dans les deux ans, nous lancerons des services de ligne à destination d’Amsterdam et de Copenhague. Et cela ne s’arrêtera vraisemblablement pas là.

Même l’Australie, le seul continent que nous ne desservons pas pour l’instant, figure au planning. N’oublions pas que de nombreux migrants africains habitent en Australie. Avec le Boeing B787-9 Dreamliner, nous disposons de l’appareil approprié pour desservir Perth par exemple. Cette région présente également un important potentiel touristique. Dans les deux ans, Perth figurera dans le réseau ET”.

TM: South African Airways (SAA) est en proie depuis longtemps à des difficultés financières. Une reprise se profile-t-elle à l’horizon?
EWH: “SAA a déjà supprimé de nombreuses lignes. Nous sommes intéressés par une collaboration avec eux. La Standard Bank, en quête de capitaux supplémentaires pour le gouvernement sud-africain, a transmis plusieurs propositions. Une reprise n’est cependant pas à l’ordre du jour, ce n’est pas notre objectif. Par contre, nous leur avons présenté une multitude de propositions win-win. Même si nous ne sommes pas (encore) parvenus à des accords. Nous avons pour objectif de consolider chaque compagnie aérienne africaine”.

TM: Y a-t-il encore suffisamment de place pour se développer seul?
EWH: “Examinez l’ensemble des vols en Afrique. 80% d’entre eux sont exécutés par des compagnies non africaines et 20% seulement par des compagnies africaines. Notre but est de permettre à toutes les compagnies africaines de se développer. Nous voulons principalement collaborer avec d’autres compagnies, e.a. avec Kenia Airways, South Africa Airways, Ghana et Nigeria. C’est également la raison pour laquelle nous aidons à présent les compagnies régionales à se développer, de façon à les renforcer sur tous les plans. La part des compagnies africaines en Afrique peut encore sérieusement progresser. Nous avons ainsi aidé le Malawi, le Mozambique et la Zambie à développer l’aviation dans leur pays. Et n’oubliez pas : nous ne transportons que 3% de tous les passagers de l’aviation globale”.

TM: La création d’une propre compagnie aérienne à bas coût est-elle une option?

EWH: “Peut-être bien. Et pour réaliser cela, nous avons besoin d’un second aéroport, de parkings abordables, de kérosène (plus) abordable, de taxes peu élevées et d’une infrastructure axée sur un autre service. Autant d’éléments qui n’existent pas en Afrique. Là, les taxes sont élevées, le kérosène cher, etc. Pourquoi est-ce ainsi? Parce que de nombreux gouvernements africains considèrent encore les voyages en avion comme un mode de transport de luxe et non comme une façon de faire des affaires permettant au continent de poursuivre son développement”.

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